Carnet paralympique

27 août 2024

Le coup d’envoi de cette « deuxième mi-temps » c’est demain !

Tout à l’heure, j’ai arrêté mon fauteuil au parc Montsouris. Je revenais de l’hôpital Saint Joseph où je devais déposer des analyses médicales. Je suis suivi là-bas. Il fait beau, c’est l’été et je peux encore sortir de chez moi, ne pas rester oisif sur les réseaux sociaux.

Quel changement quand même depuis 2014 ! A l’époque, la première production d’images paralympiques s’est faite en Russie dans un studio un peu miteux de France TV qui se contentait alors de maigres moyens.

Une amélioration progressive de la médiatisation du handisport s’est opérée en France. Je me souviens de Rio de Janeiro : la diffusion médiatique des épreuves a sensiblement augmenté à ce moment-là, ainsi que les moyens de production. En 2024, à Paris, France Télévisions s’est engagé à couvrir les Paralympiques de manière non discriminée, en accordant autant d’espace aux sportifs valides qu’aux non valides. Cette décision a eu des effets, par exemple, le grand soin, les améliorations esthétiques, apportés aux images du plateau en plein air installé place de l’Etoile. C’est un dispositif d’une grande classe, aussi beau que celui des Jeux olympiques sur le toit du musée de l’Homme. Pour les Paralympiques, la production a choisi de se poster face à l’Arc de Triomphe pour fournir des images 24H/24 sans décalage horaire. Le plateau a été aménagé à l’un des endroits les plus prestigieux au monde. Le plateau est en arc de cercle ; il a été spécialement incliné pour les fauteuils roulants. C’est un détail qui en dit long. Tout semble avoir été pensé. Cette considération pour les handisportifs répare le sentiment d’injustice et de frustration que je ressens habituellement. C’est nouveau, en France, cette recherche  d’égalité de traitement médiatique pour les Olympiques et Paralympiques. 

Mais pourquoi de tels égards, de tels moyens soudain, un tel budget cette année ? Est-ce que le comité olympique a imposé aux sponsors de soutenir aussi bien les valides que les non valides ? Carrefour, LVMH, Toyota, ils sont là, comme en juillet. Depuis les Paralympiques de Londres, les sponsors affluent. Qu’est-ce qui les attirent ? les audiences ? La cérémonie des paralympiques fait partie des événements médiatiques mondiaux les plus regardés. D’une certaine manière toute la logique de promotion mondiale de l’inclusion a poussé France TV à mettre le paquet, d’autant plus que leur vitrine c’est la promotion de la diversité. Pourtant, ça reste un pari risqué. Est-ce que le public va être au rendez-vous ?

Je crains aussi le misérabilisme des journalistes, cette façon de ne pas prendre au sérieux l’interviewé, de lui faire ressentir qu’il est dans une position misérable par rapport aux autres. Ca se produit de manière subtile, soit pas des louanges excessives, soit par l’attention portée au corps du sportif, à l’histoire de son handicap plutôt qu’à ses performances sportives. Mais je me félicite de la situation parce qu’on revient de loin. A Athènes en 2004, la presse n’avait même pas couvert les Paralympiques : les zones de presse n’étaient pas créées. C’était il y a à peine vingt ans ! On est sorti de l’ombre et de l’oubli. Avant, les parasportifs concouraient dans un anonymat complet et n’attiraient pas le public.

Je vais assister à six épreuves. C’est peu et je regrette de ne pas avoir pris plus de places mais pour certains sports, comme le Goalball, cette discipline réservée aux déficients visuels, j’ai peur de ne pas comprendre toutes les subtilités des règles et des catégories et finalement de m’ennuyer. Les parasportifs sont regroupés par catégories. Elles correspondent à des degrés de handicap et sont assez nombreuses pour s’y perdre, même si elles permettent le bon déroulement des compétitions.

Aujourd’hui, un souvenir d’enfance m’est revenu : en 2004, je regardais en famille les Jeux olympiques d’Athènes. Mes parents étaient malheureux que je sois handicapé et ils me proposaient alors beaucoup d’activités, le sport notamment.  J’ai commencé à rêver de compétition. J’ai pu réaliser ce désir en pratiquant le  foot fauteuil. Pourtant, pendant longtemps je n’ai pas eu de plaisir à pratiquer ce sport parce que je n’avais pas le niveau. La volonté de mes parents était puissante, ils m’avaient d’abord dirigé vers la natation. Ils voulaient que, un jour peut-être, je participe moi aussi aux Jeux paralympiques. Je n’ai pas réussi : j’ai toujours eu peur de l’eau, peur de me noyer. Je ne peux pas nager et le froid glace rapidement mes muscles. Je suis triste en écrivant ces lignes.

1ere septembre 2024

            Ces premiers jours sont une vraie réussite : les stades sont pleins, les audiences au rendez-vous, l’ambiance incroyable ! les Français encouragent les parasportifs avec la même fougue qu’en août. Je n’aurais jamais espéré un tel succès ! On entend beaucoup : « il y aura un avant et un après » les Paralympiques.

Les mentalités sont en train d’évoluer sous nos yeux. Après le 8 septembre, la médiatisation du handisport connaitra un progrès significatif. Pourvu que les enfants à mobilité réduite accèdent plus facilement aux activités sportives pour que la nation forme les handisportifs des victoires de demain !

 La folie vient des premiers résultats des parasportifs français : déjà dix neuf médailles obtenues ! Antoine Griezmann continue à envoyer ses « alertes médailles » des Jeux olympiques. Chaque jour, pendant les Jeux olympiques, le joueur de foot félicitait les médaillés français par un message sur X et il le fait pour les médaillés paralympiques. C’est un geste d’altruisme pour les autres sportifs, valides ou en situation de handicap et son geste dément l’idée que les footballeurs vivent en stars déconnectées du reste du monde sportif. J’espère que ce n’est pas un simple coup médiatique et que Griezman et les autres stars du foot considéreront un peu plus le handisport à l’avenir.

Une polémique s’est déclenchée depuis les mots de Teddy Riner. Le 27 août, sur RTL, le judoka a décrit les parasportifs comme des « héros » et cette manière de présenter les sportifs atteints d’un handicap n’a pas plu à Mickaël Jérémiaz, le champion de tennis fauteuil. Il a considéré que la qualification de « héros » constitue une forme de stigmatisation, qui, en jouant sur la flatterie, place finalement les parasportifs dans une catégorie à part. Selon moi, Teddy Rinner ne se rend pas compte qu’en survalorisant les parasportifs comme s’ils étaient des gens exceptionnels, il participe du processus de stigmatisation des personnes à mobilité réduite. En effet, le fait de dire que ce sont des héros sous entend qu’ils ne sont pas censés faire des exploits ou même simplement participer à la compétition. La performance sportive pourtant est possible dans le handicap et nous ne sommes pas des « héros » lorsque nous gagnons. Une solution existe contre cette stigmatisation inconsciente et j’ai confiance en l’avenir car plus il y aura de médiatisation du handisport, plus ouvertes seront les passerelles entre les sports, qu’ils soient pratiqués par des personnes valides ou pas.

 Cependant, le spectacle des paralympiques à la télévision me rend un peu triste car j’aurais dû choisir un sport paralympique et moi aussi briller aux Jeux. Pourtant, au foot fauteuil, depuis un an, j’ai un entraineur qui me pousse et qui croit en moi. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un qui me fasse confiance sur le plan sportif et qui m’encourage. Cet entraîneur sait comment contourner ma timidité et rompre la distance entre les autres et moi. Il veut que je sois à l’aise. Les grandes victoires et tous ces espoirs révélés par les Jeux paralympiques de Paris me disent que je ne peux plus me cacher derrière mon handicap pour réussir dans la société.

Pour l’heure, direction le stade de France !

3 septembre 2024

            Génial stade de France ! j’ai vu du para athlétisme, impressionné le lancé au poids. La Française Gloria Agblemagnon a décroché l’argent. Je ne connaissais pas de sportifs avec une déficience mentale et ça me paraît invraisemblable une telle concentration avec un problème mental ! Comment rester concentré sur des objectifs quand les capacités cognitives sont déficientes ?  Encore une fois, j’observe que le sport est vraiment un outil de dépassement de soi. Ici il peut canaliser même le handicap mental.

Le lendemain du stade de France, j’ai assisté avec mon père à une session de para natation à la Paris Défense Aréna. Immense salle fermée, elle reçoit habituellement des matchs de rugby sur une pelouse synthétique. Elle a été modifiée pour les épreuves de natation des Jeux.

Je suis arrivé seul devant l’Arche de la Défense, au loin je voyais mon père marcher vers moi, sur l’esplanade. Ensemble, on a rejoint nos places dans l’aréna, en hauteur, au quatrième étage. Vue imprenable sur le bassin où se sont déroulées plusieurs finales, dans différentes catégories de handicap : déficients visuels, amputés et personnes en fauteuil roulant.

Au moment d’un podium, quand il s’est agi de photographier les sportifs, les deux Ukrainiens, médailles d’argent et de bronze, ont refusé de poser aux côtés du Russe. Ca a fait le buzz sur les réseaux et la presse internationale a dû se contenter de photographier un podium incomplet. Nous en avons discuté avec mon père : même si les jeux se veulent apolitiques, ils ont toujours été traversés par la conflictualité qui s’exprime dans les sociétés humaines.

Ainsi, à Mexico, en 1968, deux athlètes noirs américains ont levé le poing en signe de protestation contre la ségrégation raciste aux Etats-Unis. Ou encore, sur fond de Guerre froide, dans les années 1980, les deux grandes puissances ont refusé d’envoyer leurs sportifs respectifs aux éditions de Moscou et de Los Angeles. En 2024, malgré la possibilité laissée aux Russes de concourir sous bannière neutre, la guerre en Ukraine a crée une tension qui s’est manifestée au moment du podium. La neutralité imposée par le Comité International Paralympique visait sans doute à empêcher que le Kremlin ne tire profit des victoires russes. Mon père conteste ces mesures car pour lui c’est un trop lourd préjudice pour les sportifs russes. Ils n’ont pas à payer pour Poutine.

Après le podium des déficients visuels, le célèbre nageur brésilien de vingt-deux ans Gabriel Dos santos d’Araujo est apparu. La rumeur de la foule s’est élevée dans l’aréna. Les gens l’avaient attendu avec curiosité et ils lui ont fait une vraie fête. Le nageur est surnommé « le petit Gabriel » dans son pays. De très petite taille, sans bras, les membres atrophiés, il est atteint de phocomélie, une malformation due à l’arrêt du développement des membres durant la grossesse. Gabriel Dos Santos d’Araujo ne nage qu’avec l’aide de son torse. Il ondule avec son bassin et ses petites jambes déformées. Le départ de la finale du 200 mètres a été donné. Le Brésilien a dominé la course sous les acclamations d’admiration du public. Dans son pays, ses proches prétendent qu’il a reçu un « don de dieu ».

En sortant, mon père m’a demandé si j’allais faire beaucoup de sport, comme tous ces champions d’exception. Je suis impatient de progresser. L’entraînement de foot-fauteuil reprend le 19 septembre prochain. Pourtant c’est un sport qui n’est pas éligible pour les Jeux paralympiques car il se pratique avec des fauteuils électriques. Le Comité International Paralympique considère que le corps n’est pas assez mis à l’épreuve en raison de l’assistance électrique.

Mon père s’est étonné quand je le lui ai appris : pourquoi une organisation qui promeut le handisport exclut certains corps du sport de haut niveau ? il se souvenait de moi, qui transpirait lors des compétitions auxquelles j’ai déjà participé, cela montrait que le foot-fauteuil mettait à contribution les compétences physiques. C’est l’électricité et pas la mécanique du fauteuil qui lui interdit les Jeux. Pourquoi ne pas honorer toutes les personnes à mobilité réduite, y compris les plus atteintes de handicap qui ont choisi de jouer au foot fauteuil ? Ce sont parfois des gens qui ont des maladies génétiques dégénératives qui les conduisent à la mort. Ils méritent le succès comme n’importe qui, et cela d’autant plus que l’équipe de France de foot fauteuil a été deux fois championne du monde. 

5 septembre 2024

            Le 3 septembre, j’ai vu Aurélie Aubert à la télé. Elle a remporté la médaille d’or de Boccia dans sa catégorie, en individuel. J’avais déjà pris mon billet pour deux autres finales de Boccia, pas pour cette finale-là. J’ai donc raté le spectacle de la victoire de la Française mais l’engouement général qu’elle a suscité m’a galvanisé.

 J’étais curieux de découvrir ce sport singulier et ce matin, je suis allé à la Porte de Versailles pour assister à ces finales de Boccia. Sous une pluie battante, je suis arrivé trempé. Une jeune femme volontaire de Paris 2024 m’a donné du Sopalin pour essuyer la manette de mon fauteuil et mon visage. Je n’avais pas trouvé d’accompagnateur : la Boccia c’est pas très vendeur !

Les gradins de l’aréna étaient clairsemés. La plupart des spectateurs étaient des scolaires, venus dans le cadre de la promotion du handisport. J’ai été surpris d’entendre les manifestations de leur enthousiasme pour la Boccia. C’était sans doute un effet de la victoire d’Aurélie Aubert. Ils en parlaient comme d’une star, comme si, tout à coup, une sportive paralympique brillait autant qu’un Zidane.

Pourtant, la Boccia est réservée aux personnes lourdement handicapées. C’est un sport très cérébral et très technique et, comme dans une partie d’échec, il nécessite une extrême concentration. C’est la seule discipline réservée exclusivement aux personnes porteuses de handicap. Ca ressemble à la pétanque. Plusieurs situations de handicap distribuent des compétitions différentes, avec des règles qui changent en fonction du degré de handicap. Il y a ceux qui peuvent lancer les boules sans aide extérieure, parce que leurs mains sont capables de les tenir et de les lancer avec force, et ceux qui ont besoin d’adjuvants. Ca peut être des rampes de lancement manipulées par un guide, à la demande du joueur. Ce guide doit tourner le dos au terrain, c’est la règle pour ne pas aider le joueur. Aujourd’hui, pendant la finale entre l’Argentine et la Corée du sud, j’ai observé la complicité des joueurs avec leurs guides.

Dans le handisport l’aidant, ou le guide, joue un rôle sensible pour mettre le sportif dans les meilleures conditions, physiques, mais aussi mentales. C’est une relation qui ne ressemble à aucune autre, elle est très intime, très forte. C’est beau cette humanité. Le joueur argentin était atteint d’une maladie génétique contraignante : ses mains étaient inutilisables et son guide devait manipuler la rampe de lancement. C’était au joueur de calculer la trajectoire possible de la balle. Il demandait ensuite à son adjuvant de positionner la rampe sur la bonne trajectoire et celui-ci devenait ainsi les mains du joueur. Le lancé de balle était entièrement de la responsabilité du joueur, doté d’une sorte de don de géomètre, précis dans son repérage spatial. C’était sublime de voir cela : sans mains, sans bras, on était capable de performances incroyables ; sans toucher l’instrument central de la boccia, les boules, le joueur pouvait décider de manière précise où placer la boule. Ce que je voyais relevait d’un exploit où se manifestaient des compétences très cérébrales et une concentration incroyable.

Ce spectacle a contredit les préjugés que j’avais nourris sur la Boccia. J’avais cru que cette activité était réservée à des personnes isolées qui tuaient le temps dans ces foyers de vie ennuyeux pour personnes à mobilité réduite, qui m’ont toujours fait penser à des mouroirs. Les gens restent là sans date de sortie, à vie, sans aucune perspective. Pour moi c’est une vision terrible de l’existence. J’essaie de construire ma réalité aux antipodes de ce schéma avec l’inclusion comme direction. C’est dommage que l’image négative de la Boccia m’ait écarté de ce sport car il s’agit d’un sport à part entière, qui demande les mêmes sacrifices et les mêmes efforts que les sports les plus nobles. Je me suis demandé, en regardant la finale, pourquoi j’avais choisi d’assister à une épreuve de Boccia. Est-ce que c’est parce que je m’identifie à des athlètes qui ont le même handicap que moi, une paralysie cérébrale ? Ce handicap on le retrouve chez les grands prématurés ou chez ceux qui ont souffert d’une souffrance foetal lors de l’accouchement impliquant une lésion au cerveau. Dans mon cas, la lésion a touché les membres inférieures et supérieures ainsi que la zone bucco faciale.

Je suis revenu de la Porte de Versailles par le Tram jusqu’à la Porte d’Italie. Je me souvenais de cette jeune femme que je croise à la kiné toutes les semaines. Ses parents ne lui font pas confiance parce qu’elle est atteinte d’un lourd handicap, IMC comme moi. Elle ne peut pas sortir seule et elle ne connaît pas les activités et la liberté dont je profite. Je lui avais proposé d’assister à cette finale de Boccia et elle avait accepté mais le déluge a donné raison à ses parents. Finalement, j’ai dû y aller seul. Par cette invitation, je voulais créer chez elle le désir de pratiquer un sport comme la Boccia et la sortir de son isolement. Ca me semblait possible pour elle.

6 septembre 2024

            Je suis surpris par les audiences télévisuelles des Paralympiques. Mickaël Jeremiasz, l’ancien champion de tennis fauteuil justifie ce succès d’audience par l’enthousiasme populaire : « Les français veulent manger du sport ». Pour lui le handisport est un sport à part entière, désormais entré dans les foyers. Les médias ne pourront plus invisibiliser les performances handisportives, d’autant plus que cette affaire commence à être rentable : les audiences sont excellentes et les annonceurs ont intérêt à en profiter.

Lors du direct qui a lieu chaque jour, le groupe France TV a mis en place une zone de discussion en ligne qui a produit des milliers d’interactions avec les internautes. L’interview d’Aurélie Aubert, hier soir, m’a encore plus convaincu du changement des mentalités. Léa Salamé avait dit, devant son succès : « Je la veux, je la veux ! ». Elle était devenue la chouchou des médias car elle faisait de l’audience, convoitée comme une sorte d’objet médiatique. Je craignais que la sportive ne soit pas mise en valeur pour sa performance mais comme une héroïne. Elle est très lourdement handicapée et peu habituée aux codes médiatiques, particulièrement ceux de la télé. Je redoutais qu’un journaliste ait une parole déplacée et abuse de sa naïveté. Il aurait pu, par exemple, ne s’adresser qu’à l’assistante en laissant supposer que la sportive ne dispose pas de toutes ses facultés mentales. Mais c’est tout le contraire qui s’est produit : la para sportive a été reçue comme championne de Boccia avec considération. On a insisté sur ses performances et non sur ses déficiences physiques. Je savais que chez elle la zone bucco faciale n’avait pas été touchée par la lésion cérébrale et qu’elle n’aurait pas de difficulté à parler. Dans la discussion en ligne, les commentaires fusaient ! Les internautes insistaient surtout sur la signification patriotique de sa victoire.

Je veux parler du malaise que je ressens depuis la discussion de deux voyageurs, il y a quelques jours dans le RER. Les deux types parlaient du succès de ces Jeux paralympiques de Paris. L’un disait que c’est un faux succès, car toutes les places ont été offertes et qu’il n’aimait pas regarder le handisport. Ca m’a fait penser à une vidéo de Soral qui, en 2012 affirmait que c’était « dégueulasse de voir des amputés nager ». Un énoncé violent qui relève de la pensée néo nazie : derrière cette affirmation on sent la volonté de faire disparaitre les personnes porteuses de handicap, et puis finalement tous ceux qui ne sont pas « purs » c’est-à-dire dans une norme de perfection corporelle.

Cette idée me ramène au fait que la normalité c’est aussi de travailler dans la société. Je ne sais pas comment me débrouiller avec ça. On me reproche souvent de ne pas bosser. Au début je prenais ce type de réflexion sur le ton de l’humour mais au fond ça me blesse. Il faudrait que je trouve un emploi pour m’insérer dans la société. Mon handicap m’oblige à m’adapter, à trouver une voie de passage dans la société. J’ai compris que je dois me créer une activité si je veux exister socialement. Je n’ai pas encore trouvé ce que je peux faire. Pourtant, alors que l’on s’approche de la fin des Jeux, je vois bien que j’ai réussi à tenir mon projet de carnet de bord, sans crainte des douleurs de dos qui me gênent. Le fait de me pencher sur l’ordinateur provoque des tensions musculaires qui m’enlèvent le goût de l’écriture assez vite. Mais, j’ai réalisé que je pouvais aussi utiliser l’application blocnotes de mon téléphone et que, en calant mon dos contre le dossier du fauteuil, je n’ai pas mal.

7 septembre 2024

            C’est la rentrée de mon club de foot-fauteuil. On a présenté le club aux associations de Nanterre puis  joué un match de démonstration. L’ambiance des paralympiques pendant toute la semaine m’a donné de la force et l’envie de m’installer à nouveau dans un fauteuil pour jouer. Pendant le match j’ai eu beaucoup de sensations. Je me sentais plus confiant que d’habitude et je m’appliquais à faire les bons gestes. J’étais content de moi et je le dois aux Jeux paralympiques, à toutes les images qui m’ont traversées pendant que je jouais. J’espère que cet état va durer pendant toute la saison. Tous les joueurs ressentaient la même chose, le même plaisir de se retrouver. Le Nanterre foot-fauteuil va réaliser de grandes choses cette année !

Ce soir, je regarde l’équipe de France de Cecifoot à la télévision. C’est un sport réservé aux mal voyants qui se joue à cinq contre cinq : un gardien sans handicap et quatre joueurs de champ à qui on a bandé les yeux. Les spectateurs doivent garder le silence autour du terrain pour que les joueurs entendent les consignes du gardien et des entraineurs. Ils perçoivent le son de la clochette placée dans le ballon et qui leur permet de la situer sur le terrain. L’organisation de Paris 2024 a choisi l’aréna de la Tour Eiffel pour les matchs de cécifoot. Il y a plus de quinze mille spectateurs pour cette finale. Ils font une hola silencieuse, les bras au ciel dans un silence complet. C’est incroyable : Quinze mille personnes qui réussissent à se taire malgré l’excitation et la tension du match. Le public français a intégré rapidement les règles des différents sports paralympiques. Ils sont là bien sûr parce que c’est la France en finale mais ils se sont aussi pris au jeu. Maintenant, c’est le coup de sifflet final. Les cris montent dans l’arène pour fêter la seule médaille d’or de la France en sport collectif.

8 septembre 2024

Une fois de plus, je me dirige vers le jardin du Luxembourg pour quelques remarques sur le dernier jour de ces paralympiques.

Il se met à pleuvoir, quelques gouttes, mais je peux continuer à rouler. Quand la pluie devient trop forte, habituellement je m’abrite sous un arrêt de bus et j’attends que la douche passe. Je ne peux pas tenir un parapluie à cause de ma spasmicité aux doigts. Le plus gros souci avec la flotte c’est qu’elle peut pénétrer dans le système électrique de mon fauteuil et produire une panne. Ca m’est déjà arrivé et mon père a râlé parce qu’il a dû traverser tout Paris pour me dépanner.

C’est Aurélie Aubert, la championne de Boccia, qui a été désignée porte-drapeau pour la cérémonie de clôture. Je suis fier qu’une personne atteinte de paralysie cérébrale, comme moi, ait été choisie pour la fin des Jeux. Elle sera ce soir sous le feu des projecteurs devant plus de deux milliards de téléspectateurs. C’est pour moi une source d’inspiration : tout est possible ! La cérémonie se tiendra au stade de France. Personne n’a voulu m’accompagner. Ce genre d’événement, c’est mieux de le vivre à deux mais je ne suis toujours pas en couple.  Le célibat me pèse dans ces moments-là, j’y ai pensé pendant tous les Jeux. Je me disais que c’était un événement à vivre en famille et qu’il me manquait quelque chose. A ce sujet, j’ai vu que les demandes en mariage ont explosé. C’est fou ! Les gens étaient vraiment heureux, il y avait un espace d’insouciance et d’optimisme pour l’avenir. J’espère que ce ne sera pas bientôt le retour de la soupe à la grimace ! J’espère aussi que je serai marié et père au moment des jeux de 2028 à Los Angeles ! Les Jeux sont des repères pour moi. Ils structurent mon existence et mon imaginaire et je me situe toujours par rapport à eux. En général, je vois le meilleur pour les Jeux suivants.

9 septembre 2024

            Je n’aime pas ce clap de fin. J’ai vu des gens qui n’étaient pas passionnés par le sport fêter des victoires, se déchainer devant des matchs, s’arrêter dans la rue pour suivre des finales, j’ai vu des amis se rassembler dans les fans zones, des enfants crier pour des para sportifs. Et puis, le regard sur les personnes handicapées a changé, je crois, et même moi, je me sens plus intégré à la société.

Pourtant, le succès des paralympiques de Paris 2024 ne va pas changer radicalement le monde du handicap. On manque toujours cruellement d’auxiliaires de vie dans les écoles, trop de familles placent leurs enfants dans des centres spécialisés en Belgique ou en Suisse, faute de places en France. Mais, ces paralympiques ont montré qu’un espoir est possible pour vivre dans une société plus égalitaire.

Une des images de ces paralympiques restera celle d’Aurélie Aubert quand elle éteint la flamme lors de la cérémonie de clôture, hier. Je l’ai vue qui soufflait sur la flamme pour éteindre les jeux, entourée de quatre parasportifs sur une estrade. Tous étaient en fauteuil. La flamme était dans une fiole, un des sportifs la tendait vers le public puis, Aurélie l’a éteinte. Le public a applaudi avec une grande émotion.

C’est l’image des Jeux et l’image de leur fin.

                                             

19 septembre 2024

             « Rappel : reprise de l’entrainement ce soir à 18H15 ».

Je suis impatient de revoir mes co-équipiers et de reprendre le foot fauteuil. Mon corps lui-même demande à bouger : je ne peux pas rester indéfiniment spectateur. Le foot fauteuil reste une discipline méconnue du grand public, il ne jouit pas de la même audience que les sports paralympiques. Pourtant j’essaie de me considérer comme un sportif de haut niveau.

Je suis attaquant dans l’équipe 2 du Nanterre Foot Fauteuil. Ce sport se pratique à quatre, sur un terrain de basket : trois joueurs de champ et un gardien. On est assis dans un Strike : un fauteuil électrique à ras de terre, comme un karting, muni de barres métalliques qui entourent l’engin et servent à frapper la balle, soit de face, soit en rotation. L’objectif est de marquer le plus de buts possibles. L’interdit principal c’est de ne pas défendre à deux joueurs. Si un des deux joueurs est en duel, alors son coéquipier ne peut pas approcher à moins de trois mètres du ballon. Cela permet de fluidifier le jeu. Attaquant, j’ai l’intention de marquer le plus possible. Pour ça, je dois me positionner à l’entrée de la surface adverse et frapper la balle de face. Pendant la saison 2023-2024, j’ai galéré pour marquer.

Un des derniers matchs de la saison, je me souviens, on avait obtenu un coup franc. Mon entraineur m’a lancé une consigne : « Positionne ton pare choc devant le deuxième poteau ! ». Mon coéquipier frappe alors la balle. J’avais fait ce qu’il fallait : activer le fauteuil pour gagner du temps, pour être prêt et me projeter sur le ballon, couper sa trajectoire avec mon pare-choc et le projeter dans le but. Ma concentration était intense : il était hors de question que je rate la balle, qu’elle file devant moi. J’ai réussi ! j’ai marqué l’unique but d’un match qui a duré trente minutes,exactement deux mi-temps de 15 minutes. C’est une durée courte en raison de l’équipement électrique : le moteur du strike chauffe et ralentit le joueur. Tous mes coéquipiers m’ont tapé dans le pare-choc en signe de joie, pour me féliciter. Bon, malgré ce résultat, l’équipe n’a pas remporté le titre de division 3 mais cette année, on réussira. Mes souvenirs des Jeux vont me préparer mentalement. J’ai une marge de progression énorme au foot fauteuil, ce serait stupide de laisser tomber, d’autant plus que je viens d’être classifié.

22 septembre 2024

            Je n’ai que deux entraînements par semaine et, après les paralympiques, ça me frustre. Le foot fauteuil n’est pas sous le feu des projecteurs, les mairies ne dégagent pas beaucoup de budget et on manque de plages horaires pour ouvrir des séances d’entrainement supplémentaire. J’en ai discuté hier soir avec mon entraîneur, Laurent. C’est un sportif qui vient du football. Avant son arrivée au Nanterre foot fauteuil, il entrainait des benjamins au football. J’aime sa manière de diriger les joueurs avec douceur, en utilisant les bons mots. C’est un homme valide. En disant ce mot, je me demande pourquoi j’ai envie de préciser que mon entraineur est « valide ». Je vois bien qu’ici, moi aussi je pratique le validisme, que je renforce l’idée que la norme c’est la personne sans handicap. La réalité, c’est que beaucoup de gens sont porteurs d’une déficience et sont tenus au secret en raison justement de ce validisme qui exclut tous ceux qui ne sont pas dans le format obligatoire. Ce mécanisme n’est pas toujours conscient, certains le pratiquent sans le savoir parce que c’est le mode de pensée dominant, prégnant.

Quoi qu’il en soit, depuis mes débuts dans le foot fauteuil, je sais que je ne suis pas un bon joueur mais Laurent m’a mis en confiance. Porteur d’une paralysie cérébrale, je suis très sensible à ce que les autres peuvent penser de moi. Parfois je prends certaines remarques pour des attaques personnelles. C’est une source de confusion et de mauvaise interprétation de ce qu’on me dit. Mais ce travers diminue avec le temps. J’ai reçu l’aide d’un psychologue et puis j’ai vieilli, je porte moins d’attention aux détails. L’une de mes coéquipières dit que certains entraineurs ne savent pas travailler avec des personnes IMC, sans les brusquer. Mon entraineur, lui, est doué pour communiquer avec moi, pour me rassurer et m’encourager à m’améliorer. Il me donne de l’affection et ça me porte. Ce type de relation, me rappelle celles qui existent entre les parasportifs et leur guide, comme ceux que j’ai observés cet été.

Je voudrais rendre un dernier hommage aux aidants qui, dans un sport collectif comme le foot fauteuil, sont essentiels pour qu’on joue le mieux possible. Ils nous installent dans les fauteuils, ils sont là, à la mi-temps pour nous donner de l’eau ou pour réchauffer nos mains avec un sèche-cheveux. Sans eux, on n’est rien.

                        A ma grand-mère, partie le 6 décembre 2021.

Remerciements

Dans la Boccia, des guides aident les parasportifs à pratiquer la Boccia et on peut dire que les mêmes besoins existent  pour l’écriture : j’ai eu besoin de mains et de mots pour achever mon travail. J’avais d’abord écrit des notes seul, comme je le pouvais, puis, à l’issue de la période des Jeux, j’ai pensé à Marie pour améliorer et développer mes écrits. C’est grâce à elle que j’ai réussi à enrichir le texte. Nous avons ensemble puisé dans mes souvenirs, mobilisé mes connaissances et approfondi ce que j’avais ressenti. Cette activité a été intense et fructueuse. Je veux remercier Marie pour son aide précieuse.

2 commentaires sur « Carnet paralympique »

  1. Bonsoir Meir, et bravo ! J’ignorais ce double talent : le foot fauteuil et le journalisme. ET ne vous en faîtes pas Meir, vous ne restez jamais « oisif sur les réseaux sociaux », c’est toujours un plaisir de vous lire et d’échanger, fût ce brièvement, mais donc plus intensément, avec vous.

    Je serai très heureux d’apprendre que vous avez persévéré dans ce projet.

    Rémi

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