On fait « semblant de rien »

          Sa main était posée sur la table, non pas posée à plat, mais plutôt en équilibre instable sur la base du pouce, et légèrement incurvée comme la serre d’un oiseau. Cette position singulière de sa main, je l’avais déjà observée, lors de mes séances de kiné, chez des enfants qui présentaient les effets de la paralysie cérébrale.

Je n’avais pas d’attente particulière vis-à-vis d’elle,  je goûtais simplement la douceur d’être avec une femme qui me ressemblait.

Il ne s’agissait que d’amitié, je n’ai aucun doute là-dessus. A deux reprises d’ailleurs elle avait fait allusion à des hommes qui l’intéressaient et je n’avais  pas ressenti de jalousie : le garçon de café qui passait devant nous était « mignon » et le Français qui vivait à New York l’amusait. Je l’écoutais avec plaisir, sans arrière-pensée, reconnaissant pour cette familiarité qui s’installait entre nous.

 Ce soir-là, j’avais pris un autre engagement avec un ami mais je n’avais soudain plus aucune envie d’y aller. J’aurais voulu rester là, en sécurité, loin des regards curieux et malveillants que les gens portent sur le handicap. C’était une bouffée d’oxygène que je respirais sans retenue. Ce rendez vous avec cet ami, j’aurais voulu l’effacer et changer mes plans mais, à la réflexion, il allait me servir à feindre que j’étais un homme aussi occupé qu’elle, malgré mon lourd handicap, avec un agenda comme le sien, rempli de rendez-vous. Je ne voulais pas lui dévoiler ma solitude et ma détresse. Je voulais apparaître comme une personne valide. Elle devait à tous prix penser que je ne n’avais aucune contrainte. J’étais libre.

Je me sentais confus, je voulais rester et partir. Est-ce que je devais lui mentir ? `

Finalement, Je lui ai donné l’adresse de l’ami que je devais voir.

Elle a vérifié sur son portable l’itinéraire à suivre pour le rejoindre.

 – Je dois justement prendre le même bus ! le 67, me dit-elle.

Je risquais : est-ce qu’on peut faire la route ensemble ?

– Bien sûr ! Elle sourit, c’est évident pour elle qu’on fasse un bout de chemin ensemble. Moi, je tremble. 

    On est sorti du café Rothschild, il fait très chaud. Il s’exhale du goudron un souffle brûlant qui remonte le long de mes jambes. Je roule à côté d’elle. J’ajuste la vitesse de mon fauteuil à son pas pour être au diapason de sa marche. Je glisse.

Le léger frottement que fait son pied gauche qui rape le sol.

Sa démarche ramène mon enfance. Des sensations me reviennent. Je marche, je suis petit. Je manquais de tomber à chaque tentative de m’extraire hors de mon fauteuil. C’était l’époque où j’ai découvert le monde des gens qui marchent debout. Un rythme subtil nous relie dans cet abandon de la fin de l’été, le frottement de mes roues et son pas qui accroche le sol.

          Après le passage piéton, en prenant la rue Block, tout à coup je l’entends crier :

– Sarah ! 

Une jeune femme s’est retournée brusquement vers nous, et a nous rejoints en riant. Instinctivement, j’ai reculé mon fauteuil sous l’auvent d’un café pour m’effacer. De là, je percevais leur voix assourdies et j’attendais, somnolent.

Mais mon nom a retenti soudain dans l’air brûlant. Elle m’appelait, elle voulait que je vienne, que je prenne part à la conversation. Je n’étais pas préparé à cette émotion, je ne savais pas comment me comporter. Je m’étais retranché et j’avais attendu sous l’auvent, sans effort, vaguement absent. Mais voilà qu’on m’appelait ! Comment faire ? Que dire ? Cette invitation me gênait et me rendait heureux à la fois et cette contradiction se crispait dans mes mains.

J’ai salué comme je pouvais, en souriant.

Tout semblait indiquer qu’elle me comptait parmi ses intimes et que je ne lui étais plus étranger. Elle m’ouvrait un espace dans son cercle d’amis, c’était inespéré mais je ne savais pas quoi en faire.

 J’ai salué cette Sarah, heureux d’être invité. J’ai entendu qu’elle me présentait :

– Lui, il est sioniste, il adore Israël.

Et l’autre de répondre, expéditive:

– C’est bien, il en faut.

A ce moment-là, je m’étais aligné sur elle : je jouais l’ingénuité et la candeur face à cette Sarah qui émettait des signes d’agacement que je me persuadais moi aussi de ne pas savoir lire. Je feignais, comme elle, de croire que tout allait bien, qu’il n’existait aucune disproportion entre nous trois. Je voulais m’aligner sur sa naïveté et l’accompagner du mieux que je pouvais dans cet effort de socialisation si pénible pour les personnes stigmatisées.

Ce n’est que bien après que j’ai pu démêler les fils du déni, de l’intérêt personnel et du jeu social que je m’étais imposés par désir de plaire, par conformisme et par lâcheté.  Je ne voulais pas apparaître comme ce pauvre handicapé que je risquais de devenir, pour moi-même, si je cessais de dissimuler.

Finalement, elle avait échoué à m’intégrer auprès de son amie et celle-ci me tournait le dos. Elle parlait très vite, sans reprendre son souffle, en occupant tout l’espace de l’échange, sans doute parce que cette jeune femme, Sarah, ne semblait pas vouloir participer à l’échange. Je l’observais et ça me rendait triste pour elle de savoir que cette Sarah avait envie de décamper le plus vite possible, comme l’indiquaient ses soupirs et ses hochements de tête vagues et indifférents.

          Je connais cet embarras des valides quand ils disent qu’ils ont à faire et qu’ils partent précipitamment. Je le connais bien ce sentiment de misère intérieure et de déshonneur. Je crois que j’avais un peu de mépris pour elle parce qu’elle ne voulait pas s’avouer la violence de la norme et la réalité du handicap. J’ai bien vu qu’elle rêvait encore à des alliances improbables avec des gens sur qui elle ne pourrait jamais réellement compter.

Ecrit le 17 juin 2020

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