Carnet olympique

Quand j’ai été admis en STAPS à Bordeaux, en 2008, j’ai remarqué l’étonnement des étudiants et des enseignants :  un type en fauteuil roulant qui débarquait dans une filière de sport, c’était pas commun. Comment j’allais faire pour m’intégrer dans le cursus ? En première année, il fallait valider la pratique de nombreux sports mais  je ne pouvais pas me plier à ces exigences. Ca a donc été très délicat pour moi mais je me suis accroché et j’ai tenu. C’est vrai que les cours, l’histoire et la sociologie du sport surtout m’ont passionné, même si j’étais mis à l’écart. L’idée qu’une personne porteuse d’un lourd handicap considère le sport comme sa première passion, c’était impensable. Moi, en dépit de ce préjugé, je reste fan de sport et je travaille constamment à améliorer mes connaissances sur le sujet.

C’est dans cet esprit que la période des Jeux est arrivée pour moi comme un idéal : elle me donnait l’occasion de parler de ma passion et elle m’amenait à observer l’évolution du regard de la société sur le handisport.

Après réflexion, j’ai choisi la forme du carnet de bord. Petit à petit, j’ai vu que je me dévoilais dans le texte, que le partage de mon expérience de spectateur sportif m’amenait également à parler de moi, de ma vie à Paris, de mes émotions et de la réalité de mon handicap.

16 avril 2024

J’allume la télé. C’est le jour du grand départ pour le relais de la torche olympique. Tous les quatre ans à Olympie, on l’allume à l’aide du feu qui brûle depuis les Jeux antiques, au centre du stade olympique.

Laure Manoudou est vêtue de blanc. Sur son tee-shirt, le logo de Paris 2024. Autour de sa tête, la couronne d’olivier des athlètes antiques. La championne française a été choisie comme première relayeuse de la flamme. Elle a gagné une médaille d’or au 400 mètres nage libre à Athènes en 2004.

Devant ces images, je me revois adolescent, en 2007, à Olympie avec mes parents. Pendant notre croisière autour de la Méditerranée, nous avons fait escale dans le Péloponèse pour rejoindre la cité antique. Il fait très chaud. Le stade est vide, l’herbe brûlée. C’est l’image des Jeux retrouvés par la forme de ce stade olympique entouré des collines de spectateurs.

3 mai 2024

Cet après-midi, j’ai conduit tranquillement mon fauteuil dans la ville. J’ai observé l’apparition des premiers drapeaux de Paris 2024, accrochés à des lampadaires boulevard Beaumarchais entre Bastille et République. La ville entre dans les Jeux ; elle veut susciter l’adhésion des Parisiens, contrer le « bashing » qui se déchaîne. Sur les réseaux sociaux, aux informations, partout les gens craignent de galérer dans les transports, ils critiquent la mise à l’écart des SDF ou les prix exorbitants des hôtels ou des tickets de métro. On entend aussi des récriminations contre la restriction de la circulation, les voies bloquées ou la place de la Concorde coupée. J’ai vu aussi les premières tribunes installées sur les places du Trocadèro et de la Concorde. La fièvre des Jeux monte ; tout est soudainement devenu concret !

8 mai 2024

Tout à l’heure, j’étais sur les quais parisiens pour un rendez-vous avec  mon cousin au Jardin des Tuileries mais je l’ai quitté rapidement. Je ne voulais pas perdre une miette de l’arrivée de la torche ;  je n’ai pas voulu prendre le bus 27 pour rentrer chez moi. J’ai passé le quai Voltaire, près du Louvre et, sur la rive gauche, posté mon fauteuil en face de l’Académie française, sorti mon smartphone et suivi l’arrivée de la torche.

La flamme arrive à Marseille ! Les chaînes de télé ont mis en place un direct là-bas pour suivre le moment festif. Les rédactions produisent des images de ciel bleu sur la baie de la cité phocéenne. Marseille, porte de la Méditerranée, cosmopolite, ses milliers de gens qui l’ont traversée et marquée de leur passage.

La flamme arrive à bord du Belem. Le bateau navigue dans la rade, suivi par de nombreuses embarcations. A 17h précisément, il entre enfin dans le Vieux Port au milieu de feux d’artifice lancés en pleine journée dans le ciel bleu, sur fond d’hymne des Jeux. La fête est grandiose, une parade de 1024 bateaux. Des images de gens heureux qui sourient sur les quais du Vieux Port alors qu’ici face à la Seine, le ciel est gris et triste.

J’aperçois Florent Manoudou, habillé de la tenue officielle de Paris 2024, tee-shirt blanc, jogging blanc, logo sur la poitrine : une flamme au milieu d’un cercle et les lettres Paris 2024. Maintenant, le rappeur Jul s’avance sur un tapis rouge pour mettre le feu au chaudron. Manoudou, avant lui, a donné la torche à la para athlète mal voyante, Nantenn Keita qui l’a passée au rappeur. Les Marseillais voulaient voir Zidane allumer la torche et moi aussi, j’aurais préféré que ce soit le champion du monde de 1998.

Marseille a lancé les jeux ! Que la fête commence !

26 juin 2024

Paris a changé, beaucoup de travaux ont été menés depuis plusieurs années. C’est par exemple le prolongement de la ligne 14, de l’aéroport d’Orly au Stade de France. La promesse a été tenue.

 Je fréquente beaucoup la 14, c’est la seule ligne de métro réellement accessible aux personnes à mobilité réduite. Désormais, elle traverse Paris du Sud au Nord et dessert un grand nombre de sites. J’aime cette ligne, elle rend moins compliqué mes déplacements dans Paris et elle va me permettre de me déplacer rapidement pendant les Jeux, avec ses ascenseurs dans toutes les stations. Ce sera un des héritages des Jeux après Paris 2024.

Cependant, la Présidente d’Ile de France, Valérie Pécresse a annoncé un doublement du prix du billet de 2.15 euros à 4,15 euros comme un moyen de limiter l’endettement de la ville. La dette, c’est une grande source de préoccupation pour les villes qui accueillent les Jeux. On se souvient que les JO d’Athènes en 2004 ont alourdi la dette grecque. C’est ce qui a limité ensuite le choix des villes choisies par le Comité international olympique : il fallait qu’elles puissent résister à l’endettement public. Ce comité ne voulait plus qu’on l’accuse de couler les villes.

La polémique ne doit pas nuire à l’engouement des gens pour les Jeux. C’est étrange d’ailleurs en ce moment :  on ne ressent pas la ferveur du pays pour les Jeux, comme si c’était encore trop lointain. C’est vrai que l’attention se porte ailleurs : le Président de la République a convoqué des élections législatives anticipées le 30 juin et le 7 juillet et, les sondages donne le parti d’extrême droite, le Rassemblement National, avec une majorité relative ou absolue. J’ai peur qu’on assiste à des manifestations ou à des émeutes contre l’arrivée de Jordan Bardella à Matignon alors que la France doit accueillir le monde entier ! A un mois des Jeux Olympiques, personne ne parle de cet événement énorme et on craint le désordre.  Tout a été recouvert par la politique. Le Président a joué avec le feu en déclenchant la dissolution. La France va-t-elle plonger dans le chaos le 8 juillet ?

25 juillet 2024    

Je sors de chez moi prendre le pouls de la capitale et flairer l’ambiance festive ; pas de préparatifs, pas besoin de grand chose, il fait chaud. Je m’habille d’un tee shirt, d’un bermuda et j’appelle l’ascenseur, ma casquette bleue Roland Garros vissée sur la tête. Une fois dehors, je roule sur le trottoir de gauche de l’avenue d’Italie, puis des Gobelins. Voici la rue Claude Bernard, d’un calme olympien. La Mairie de Paris a installé une piste cyclable et réduit la circulation des voitures. Puis, mon fauteuil défile rapidement la rue Gay Lussac. Au loin, l’entrée principale du Jardin du Luxembourg. Sa grande allée s’étale devant moi. A l’horizon les deux bassins, face au Sénat.

Des images de mon enfance reviennent. Mon père m’amène au bord des bassins, loue un voilier miniature qu’on pousse à l’aide d’un bâton. Ma grand-mère me rejoint avec sandwichs au thon à la sortie du collège Lavoisier le mercredi midi. Nous partons gaiement les savourer au bord du bassin. C’est comme « naturellement » que j’ai choisi le Luxembourg pour écrire ce carnet de bord : je m’y sens bien. C’est l’un des plus beaux jardins du monde et l’inspiration est là. Je repère une large chaise en métal peinte en vert, caractéristique du mobilier très lourd du Luxembourg. Beaucoup sont vides aujourd’hui, j’ai l’embarras du choix. Je choisis de me poster à côté d’une place assise, même si je suis déjà assis dans mon fauteuil. Je fais cela depuis qu’à bordeaux, un ami handicapé lui aussi m’a dit que c’était humiliant de se poster en fauteuil au milieu d’un espace vide. Je ne me suis pas rendu compte à quel point ça m’avait influencé et, comme si c’était moi qui l’avait décidé, depuis je m’installe machinalement à côté d’une chaise pour passer inaperçu. Pourtant, si je considère bien les choses, il n’y a rien de dégradant dans le fait de se poster en fauteuil au milieu d’un espace vide. Quand une personne valide se poste au centre d’un espace vacant, elle n’attire pas l’attention, alors pourquoi cette position  serait humiliante pour une personne assise dans un fauteuil ?

Ça y est ! Encore une nuit de sommeil et ce sera le jour J, celui que j’attends depuis plus de dix ans ! J’avais la conviction que le CIO désignerait Paris parce que cent ans plus tôt, en 1924, la capitale avait accueilli les Jeux. Un anniversaire célébré pour Paris à Paris. Dans une vidéo montrant les préparatifs de Paris 2024, on devinait que la cérémonie d’ouverture serait historique : désir de faste avec une référence implicite à Louis XIV, quand ses invités prestigieux venaient des monarchies alentour, éblouis et bluffés par le goût français. C’est cette élégance qui va sans doute être exhibée pendant les Jeux. Est-ce que la France veut épater le monde avec son histoire, ses monuments, sa culture ? est-ce qu’on se sent supérieurs aux autres peuples parce qu’on est sortis les premiers de l’Ancien Régime et qu’on a rédigé la Déclaration des droits de l’homme et de citoyen ? Demain soir, Paris va utiliser la ville, ses monuments, ses façades illuminées, ses fontaines, ses avenues, pour fêter les Jeux, magnifier le patrimoine historique, montrer la richesse culturelle de la France et sa beauté.

Je quitte le Luxembourg avec un sentiment de fierté pour ce que je suis en train de faire : j’écris, malgré mes difficultés, et je développe mes pensées. Je me sens acteur car je participe à l’événement des Jeux ; je ne reste pas passif. Je suis vraiment fier de produire ce carnet de bord, un témoignage qui permettra de revivre le temps que nous traversons, immergé dans la situation.

Doucement, je roule dans les rues de Paris. Les cafés se sont mis aux couleurs de l’Olympisme : ardoises noires qui attirent les visiteurs par des promesses écrites à la craie : « Toutes les épreuves retransmises sur écran géant ». La Mairie du XIIIeme arrondissement a installé sur son parvis les cinq anneaux olympiques bleu, jaune, noir, vert et rouge. Ils représentent les cinq continents, l’universalité des Jeux. Ensuite, je remonte jusqu’au parc de Choisy, me ballade dans la fan zone sur la grande pelouse. Au fond, un écran géant et sur les côtés des cabanes qui serviront de buvettes. C’est ici que je viendrai pour ne pas rester seul devant la télé. Heureusement, on m’a offert six places pour les Jeux, c’était le cadeau d’anniversaire de mes trente-cinq ans.

27 juillet 2024

Hier, cérémonie d’ouverture devant la télé. J’aurais pu aller sur les bords de Seine mais, il y a quinze jours, j’ai raté les places gratuites à quelques minutes près ! Elles étaient offertes par le département des Hauts de Seine. Comme je n’avais pas d’accompagnateur pour assister à la cérémonie, j’ai perdu du temps et quand j’en ai finalement trouvé un il était trop tard ! Mais, finalement, cette mésaventure est devenue une chance pour moi car un véritable déluge s’est abattu sur Paris hier soir et j’aurais été trempé, ça aurait été pénible. En vérité la cérémonie a été incroyable, inoubliable, même à la télé ! J’ai suivi le défilé des athlètes, sur la Seine, mais ce qui m’a le plus impressionné ce sont les scènes finales, notamment celle où Céline Dion chante, vêtue d’une robe blanche, au deuxième étage de la Tour Eiffel.

Son interprétation de L’Hymne à l’amour d’Edith Piaf a stupéfait la planète entière. Elle fait le buzz et les vidéos tournent à plein rrégime sur les réseaux. La chanteuse est malade depuis longtemps. Hier, on a vu l’effet de la maladie sur ses traits amaigris et tirés. Elle chantait avec puissance et dominait Paris alors qu’elle est affaiblie. Un spectre lumineux au-dessus de ville. J’étais devant mon écran de télé, les jeux de lumière s’entrecroisaient dans une mosaïque de couleurs. Soudain la musique a commencé, et le chant s’est levé. La caméra a saisi l’image de Céline Dion. Les gouttes d’eau brillaient sur le piano installé sur le second étage, à gauche de la chanteuse. Les gens ont poussé des cris et à la fin de la performance, ils étaient époustouflés par sa prestance.

Le final de la soirée fut réservé à la vasque, allumée par Marie-Jo Perec et Teddy Riner. La flamme a parcouru tout le pays, portée par des anonymes ou des célébrités. Aux derniers mètres, seuls les sportifs qui ont marqué l’histoire ont eu le privilège de l’emmener jusqu’à la vasque. Celle-ci a été installée au milieu d’un bassin dans le jardin des Tuileries. Elle est surmontée d’un ponton qui court au-dessus du bassin pour permettre l’accès au réceptacle de la flamme. Hier, c’était particulièrement beau parce que tout se passait en plein air avec une référence à l’histoire royale, à la monarchie, et en même temps, hommage était rendu à la technologie et à la maitrise industrielle. Ce mélange de l’ancien et du nouveau, c’était bien. La technologie déployée pour la vasque au milieu du Jardin des Tuileries faisait contraste avec l’ancienne demeure des rois.

Le lendemain, j’ai assisté à une des premières épreuves : des combats de judo, en catégorie légère. Je me suis levé très tôt pour un samedi matin de la fin juillet. Il me fallait plus de quarante minutes pour atteindre la compétition, à l’Arena du Champ de Mars. Comme la veille, un déluge s’abattait sur Paris. Je suis parti à 8 heures de chez moi pour prendre le bus 62 jusqu’à Alésia-Général Leclerc puis je suis monté dans le 92. Le chauffeur a fait glisser la rampe au niveau de la porte du milieu et j’ai pu entrer dans le bus avec mon fauteuil. Nous avons avancé jusqu’à Ecole militaire, puis j’ai poursuivi en fauteuil jusqu’à l’Arena, ce palais éphémère.

Au centre du bâtiment, deux immenses tatamis aux extrémités de couleur jaune. Au centre, un rectangle rouge, là où les judokas devaient combattre. J’étais placé au premier rang, juste derrière la tribune des juges, heureux, car j’allais tout voir. Deux combats ont commencé en même temps, sur les deux tatamis. Je ne savais plus où donner de la tête ! à ma droite un combat, à ma gauche un autre ! je suivais du regard l’un puis l’autre affrontements. Je dois reconnaitre que je connais mal les règles du judo mais c’est l’un des intérêts des Jeux : on est plongé dans des sports dont on ne sait pas grand-chose et on apprend. Il m’a fallu deux ou trois combats pour mieux comprendre ce qui se passait.

 Le but du judo c’est de mettre son adversaire à terre. J’ai appris le sens de « gagner par Ippon » : il faut remporter le combat en un seul mouvement, en saisissant l’adversaire et en le faisant chuter par une bascule qui ressemble à une balayette. C’est la seule règle que j’ai à peu près retenue ! L’ambiance me comblait, la salle pleine de rumeurs, les gens qui poussaient des cris, l’enthousiasme. Je me sentais également privilégié d’assister à un événement mondial, regardé dans le monde entier. Je frissonnais : toute la planète voyait ce que je voyais, au même moment que moi sauf que moi j’étais juste en face des tatamis ! La chance ! Je vivais l’instant présent sans le filtre des médias, chez moi, devant la télé. C’est comme ça que j’ai vu de mes yeux, à quelques mètres de moi, les premiers sportifs, des judokas, rafler les premières médailles françaises des jeux olympiques de Paris ! J’étais tout près de ceux qui ont connu le début de la moisson des récompenses françaises aux JO.

L’après-midi, j’étais devant mon téléviseur. La pluie c’est le rabat-joie total, pas du tout l’esprit des Jeux. JO d’été riment avec soleil et chaleur. Je me sentais un peu inquiet de rester là, seul avec mon auxiliaire, loin de la fête, alors que partout des fans zones avaient été installées. Ca ne me plaisait pas beaucoup de suivre les compétitions seul pendant que les gens s’enthousiasmaient un peu partout dans Paris. J’avais cédé à la facilité et à l’appel du confort chez moi et je me sentais coupable. Il me faudra du courage pour sortir le plus souvent possible, je ne veux pas passer à côté de la vraie vie devant la télévision.

J’ai pour projet d’assister à l’émission « Quels jeux au club France ». Ce genre d’activité, c’est pour les gens qui s’ennuient mais j’avoue qu’en fait ça m’attire vraiment. C’est vrai que je suis influencé par les gens élitistes qui considèrent que de participer à ces émissions c’est « ringard » et qui souvent n’aiment le sport. Je vis une contradiction. L’émission « Quels jeux » est en direct, le soir après la fin de toutes les épreuves, en présence des médaillés du jour.  Ca me plait cette idée de voir des champions, d’être tout près d’eux. Alors, je me suis inscrit sur le site de l’émission, sur Internet, pour le premier septembre. L’émission va durer pendant toute la période des jeux olympiques, et paralympiques, animée par Léa Salamé et Laurent Luyat. J’ai été surpris : cette présentatrice est spécialiste de politique et d’affaires culturelles. L’écouter parler de sport, des Jeux, ça change l’image habituelle de France inter. Tout ça me plait beaucoup.

28 juillet 2024

            Le plus intéressant de cette journée reste finalement l’entrée des escrimeurs au Grand Palais. Je l’ai suivie devant mon téléviseur.

Ce monument est au bord de la Seine, un endroit théatrâl, emblématique des Jeux de Paris. C’est là que l’Exposition universelle s’est tenue en 1900 et c’est là qu’auront lieu les compétitions d’escrime. A lui seul, le monument traduit l’esprit de Paris 2024, qui fait des lieux historiques les arènes des compétitions.

Habituellement, je ne m’intéresse pas à l’escrime, j’aurais pu détourner le regard, mais la beauté des images m’a retenu. Les deux adversaires descendaient un escalier majestueux, tout en courbes et en volutes, dans le style Art nouveau. On était projeté au XIXème siècle, à la Belle époque. Les sportifs, vêtus de blanc, l’épée dans une main, le casque dans l’autre, c’était de toute beauté ! J’ai entendu les trois coups de bâton qui doivent retentir à chaque épreuve sportive, pendant toute la durée des Jeux. 

30 juillet 2024

            Hier, vers 16 heures je me mis en route pour rejoindre une fan zone, celle de l’hôtel de ville.

Il s’est mis à faire très chaud depuis le 28 juillet alors j’ai roulé en fauteuil sans monter dans un bus pas climatisé. Avec la vitesse prise par mon fauteuil, l’air me rafraichissait. Je suis arrivé rapidement sur le parvis de l’Hôtel de Ville. L’entrée était saturée de monde mais je n’ai pas fait la queue parce que je suis prioritaire, c’est l’avantage du handicap. Sur un des écrans, les images de France 2, sur l’autre celles de France 3.

Je roulais d’un écran à l’autre, en fonction de l’ambiance, c’est-à-dire en fonction des victoires des Français qui faisaient monter la température et les cris. Je trouvais difficile d’observer les groupes d’amis réunis pour profiter du spectacle alors que moi j’étais isolé. Alors, pour m’occuper, j’ai commencé à analyser la fan zone de manière plus sociologique, en m’appuyant sur ce qui me restait de mes cours de Fac.

Pourquoi les gens avaient besoin de se rassembler pour voir des épreuves alors qu’ils pouvaient le faire devant leur télévision ? Ca me semblait absurde tout à coup. Avaient-ils besoin de sortir pour se distraire, comme moi ? Enfin c’était sans doute la magie du sport qui les avait amenés ici : le sport c’est l’occasion de socialiser les gens le temps d’un événement où il est question de défendre des sportifs qui se présentent sous les couleurs d’un pays. En, général, les spectateurs sont donc des soutiens d’un pays donné. Ils sont là pour le plaisir du sport mais surtout l’envie de voir un pays gagner. C’est un phénomène qui concerne le monde entier : des masses de supporters en Asie, en Amérique, en Afrique. Seul le sport est en mesure de réaliser ça. Pour les seuls Jeux, c’était plus de 4.8 milliards de téléspectateurs à Pekin en 2008 et plus de 3 milliards pour les dernières Coupes du monde de football. C’est un moment de liesse, de célébration nationale. En France, par exemple, alors qu’on vivait une crise de confiance depuis les élections législatives puisqu’aucune majorité ne s’était dégagée, les gens sont là, comme s’il ne s’était rien passé.

J’ai vu un reportage sur les coulisses de la préparation des Jeux avec Tony Estanguet, perplexe au sujet de la dissolution. On peut se demander si le pouvoir ne s’est pas servi des Jeux pour décréter la « trêve olympique » juste après les législatives, histoire de distraire l’opinion d’un événement majeur. Sans établir de comparaison stricte, cela évoque la situation en Russie en 2014 lorsque les Jeux ont permis à Poutine d’apparaitre comme respectable. C’est ce qui lui permis ensuite d’envahir la Crimée en février, à l’issue des Jeux, sans craindre une réaction populaire.

Sur la fan zone du parvis de l’hôtel de ville, toutes sortes de gens étaient présents. Ca créait un sentiment d’unité sociale qui contredisait les discours anxiogènes de certains médias qui ne rapportent que les faits divers, les faits de violence, qui augmentent la division sociale. Le sport résiste à toutes les divisions, et même aux crises. C’est puissant. Est-ce le goût pour le divertissement qui cause cela ? Qu’est-ce qui explique le succès du sport ? Pourquoi permet-il de « faire nation », comme ici dans cette fan zone ? les drapeaux sont là et créent l’unité. Je vois des CSP+ et des classes populaires, sans heurt, sans conflit, sans crainte.

Dans toutes ces fans zones, les choses sont organisées en faveur de l’inclusion des personnes handicapées. Je trouve des emplacements réservés aux personnes en fauteuil roulant, l’intégration est mise en avant. Pendant toute l’année, les discours n’ont pas séparé les olympiques des paralympiques, par décision de ne laisser personne de côté et au moment de la cérémonie protocolaire sur chaque podium, l’hymne du vainqueur est précédé d’un message : « Levez-vous, si vous le pouvez », c’est une marque de  considération pour les personnes à mobilité réduite. C’est une victoire de l’émancipation qui montre qu’il y a du progrès, qu’on avance !

Pourtant, je garde un sentiment mêlé de victoire et de tristesse car, malgré la joie d’être présent dans la fan zone de l’hôtel de ville, je me suis senti seul. Quand j’observais les groupes qui partageaient le bonheur d’être ensemble, je me sentais mis à l’écart. Ce sentiment m’arrive régulièrement : je suis au milieu des gens mais je ne fais pas réellement partie de la société ordinaire. Heureusement, ça ne dure pas longtemps car je me rappelle des êtres qui me sont chers, ceux qui sont proches de moi. Parfois je souffre de cette solitude mais je sais que je ne peux m’en prendre qu’à moi-même car je n’agis pas beaucoup pour que ça change. Est-ce vraiment de ma faute ou est-ce mon infirmité physique qui limite mes contacts, mes relations avec les autres ? je préfère me dire que je pourrais agir d’avantage, ça me permet de ne pas en vouloir à ceux qui ne m’acceptent pas comme je suis.

2 août 2024

            Paris est devenue une colonie de vacances géante. Tout le monde a le sourire, la banane, la gnack. Ça sent le bonheur ! Le 30 juillet, en revenant de la finale de rugby féminin à sept, au stade de France, j’ai suivi la finale de l’épée sur le téléphone d’un inconnu dans le métro de la ligne 14. J’ai trouvé ce moment iconique. C’était comme si j’avais toujours connu cette personne, un jeune homme d’une vingtaine d’années, accroché à la barre du métro. Il était avec ses amis et tous suivaient la finale avec l’espoir que la France décroche la médaille de bronze. Il m’a aperçu dans mon fauteuil, en contrebas. J’observais son enthousiasme de supporter. Naturellement, il s’est accroupi à côté de mon fauteuil et il m’a tendu son téléphone portable. On s’est retrouvé à plusieurs sur l’écran de téléphone à suivre le match. C’était comme si, en pleine rame de métro, s’était improvisée une mini fan zone, comme si on était tous de la même famille, à ce moment-là. Je me suis senti chanceux, dans un pays qui me donnait beaucoup !

On est tous animés par cet esprit d’unité. Le 31 juillet nous l’a prouvé. Ce jour-là, la France s’est arrêtée pour suivre les deux finales, 200 et 400 mètres nage libre, qui ont donné deux médailles d’or à Léon Marchand. J’étais retourné à la fan zone d’hôtel de ville.  Tous les sites olympiques se sont figés pendant ces finales : le monde suivait ce moment incroyable sur son écran. Je n’avais assisté à une telle ferveur dans la rue que pendant la finale de la Coupe du monde, France 98. Au moment où Léon Marchand a réalisé son exploit, dans la fan zone à l’hôtel de ville de Paris, même si j’étais seul j’ai pu participer à cette communion de dingue !

Je m’étais installé devant l’écran plus de quarante-cinq minutes avant l’épreuve, pour ne rien rater mais, au moment de la course, j’ai dû me mettre debout pour suivre. Je me suis hissé de mon fauteuil, calé avec une main sur l’accoudoir, pour ne pas me déséquilibrer. Tout le monde était debout autour de moi, tendu, concentré et retenant sa respiration. La course était d’une intensité extrême car Léon Marchand nageait en deuxième position pendant la majeure partie du 400 mètres. Soudain, dans les derniers mètres, il a dépassé son concurrent direct. Grandiose ! Les deux nageurs avaient mis cinq mètres aux autres et ils étaient tous les deux devant. Léon Marchand s’économisait et soudain il a pris la tête, tout près de l’arrivée, avec un coup d’accélération de la nage au moment le plus propice pour emporter le titre. J’ai été stupéfait par sa remontée. C’est la logique sportive : garder ses forces, ne pas se mettre en tête trop tôt et tout lâcher à la fin. J’étais comblé et je savais que le moment resterait gravé dans ma mémoire. Typiquement, c’est ce qu’on appelle un événement mémorable et j’y avais assisté !

C’est le même frisson quand, à dix ans, j’ai fait partie du public de la Coupe du monde, au stade de France, avec mon père. Ma sœur avait trois ans. C’était la belle époque, mes parents ensemble, tout était simple. Ils m’avaient raconté qu’ils allaient revendre leurs places vendues par l’Association des paralysés de France et qu’ils iraient sans moi. On était en famille, chez mes grands-parents, c’était un vendredi soir, ils avaient l’air tout à fait sérieux. J’ai protesté, crié que je voulais y aller et tout à coup mes parents se sont mis à rigoler : les places étaient pour mon père à moi ! J’ai hurlé de joie : j’allais assister à la finale de la coupe du monde ! C’est là qu’est né mon goût pour le sport dans les grands stades:  être témoin de l’histoire, le frisson du direct, l’envie d’en être, de participer à ce qui va rester gravé.

Aujourd’hui, ce 2 août, je voulais prendre la direction des arènes du Lutèce pour suivre le sacre de Teddy Riner en présence des gens mais je suis sorti trop tard de chez moi. J’étais stressé, je savais que ça pouvait aller très vite, avec un ippon par exemple. Alors j’ai filé au parc de Choisy, dans la fan zone. C’est à 500 mètres de la Place d’Italie. Je suis arrivé deux minutes avant le début du combat.

La fan zone est sur une immense pelouse bordée de deux allées. Au bout, un écran géant. Cette pelouse était saturée de monde, plutôt des gens issus des classes populaires, des jeunes, des familles nombreuses. Je me suis placé très loin de l’écran, là où j’ai pu trouver de la place, vu l’afflux de monde. J’avais une bonne visibilité. Je me sentais bizarrement dépaysé par le spectacle des tours du quartier Olympiades situées à l’arrière de l’écran, comme si je n’étais plus en France. Une image du gigantisme des Etats Unis d’Amérique.

Le son était très fort. Il venait d’enceintes énormes placées de part et d’autre de l’écran. J’écoutais les commentaires des présentateurs, Emilie Andéol et Rodolphe Godin : ils faisaient monter la température en insistant sur la place de Teddy Riner chez les Français : il a remporté deux médailles d’or, à Rio et à Londres. Il a aussi été champion du monde et d’Europe. Il s’était préparé malgré des blessures à répétition et était déterminé à l’emporter. Le combat promettait d’être tendu et il l’a été effectivement. Teddy Riner a fait face à un Japonais qui lui a tenu tête tout le long de l’épreuve. Impossible de le mettre à terre mais le champion l’a épuisé en empêchant le Japonais de mener une attaque. Trente secondes avant la fin, il a placé un Ippon et terrassé son adversaire en le faisant basculer par-dessus son épaule pour l’aplatir au sol. Sa main s’est tendue et il a montré le chiffre trois avec ses doigts : il est champion olympique pour la troisième fois !  

Le monde était fou dans la fan zone. On criait, on hurlait, les scènes de liesse étaient incroyables, comme pour un match de foot alors que la discipline était le judo.

3 août 2024

            Aujourd’hui, Stade de France pour la session d’athlétisme. Ma famille m’a offert la place pour mes 35 ans.

 Je prends la ligne 14, terminus Saint Denis-Pleyel. Ensuite, je roule jusqu’au stade de France, pendant deux kilomètres. D’habitude je parcours cette distance en quinze minutes mais là je suis bloqué, les gens sont partout sur le trottoir, et je ne peux pas rouler sur la chaussée, c’est interdit. Je suis saoulé par les gens qui me pressent tout autour de mon fauteuil. Ca ne me permettra pas d’arriver aussi vite que prévu. De là où je suis, on ne voit pas le Stade de France. Il surgit au dernier moment, imposant, gris et métallique.

Je passe le contrôle avec ma carte de priorité. Direction les ascenseurs mais là, j’attends mon tour pendant un temps interminable. L’ascenseur ne sert qu’à descendre quelques mètres. Impossible de prendre la grande allée qui conduit à la tribune basse car des marches m’en séparent, une pente avec des petites marches. C’est absurde d’inaccessibilité ! Il aurait suffi de mettre une rampe à cet endroit. On demande, aux personnes à mobilité réduite, de prendre un ascenseur au lieu de créer une pente sans marches qui permettrait de gagner du temps. C’est nul cette erreur de construction dans une organisation aussi colossale que les Jeux. Finalement, je rejoins ma place, en face de l’arrivée de la piste et je découvre alors que les épreuves de saut en longueur sont à l’opposé de moi et que je dois assister aux séries du 100 mètres avec une piètre visibilité sur l’écran géant qui retransmet les chronos. Je me sens un peu perdu.

De retour chez moi, j’allume la télévision pour suivre les autres  épreuves de la journée. Soudain, le Président de mon club de foot-fauteuil me téléphone : « J’ai deux places pour le 100 mètres d’athlétisme demain soir, tu es intéressé ?». Les clubs franciliens disposent de pas mal de places, données par les mairies département ou région, ou offertes par les sponsors. Les places qu’il me propose viennent de Décathlon. C’est la marque qui régale ! Je suis trop content d’assister à la reine des épreuves des Jeux olympiques, le 100 mètres en athlé ! Génial ! Je vais trouver facilement un accompagnateur pour cette épreuve, par exemple le beau frère d’un ami qui m’a demandé si j’avais des plans pour les JO.

Au téléphone, il me donne immédiatement sa réponse au lieu de me faire attendre comme c’est souvent le cas avec les gens à qui je propose de m’accompagner.

5 août 2024

            Hier soir, j’avais rendez-vous au Stade de France à 18 heures. Je suis sorti de chez moi aux alentours de 16 heures. A la boulangerie Paul, j’ai acheté un sandwich pour le manger dans la soirée, en m’assurant que je pourrais me débrouiller seul. J’ai choisi de la baguette avec du saumon. La baguette c’est pratique : le pain ne s’effrite pas entre mes doigts. Je fais souvent comme ça, à chaque fois que je vais passer du temps avec quelqu’un que je connais mal, pour qu’il ne soit pas obligé de m’aider à manger. J’ai peur que la personne soit gênée de m’assister. Mais à tous les coups, je me trompe, les gens sont toujours prêts à me filer coup de main.

A 18 heures j’ai attendu devant la porte K du stade de France. Pendant vingt minutes, j’ai guetté l’arrivée de David, mon accompagnateur. Il m’a envoyé un message : « Coincé dans les embouteillages, j’arrive ! ».

Un peu plus tard, nous étions face à la piste du 100 mètres. David restait debout, tellement secoué d’excitation, comme la plupart des spectateurs d’ailleurs qui gigotaient autour de moi. De temps en temps, il s’assurait que personne ne gêne mon champ de vision. C’est pratique d’être accompagné. On avait vue sur la totalité des épreuves en cours et même sur la finale de l’épreuve féminine de saut en hauteur !  Cerise sur le gâteau, la voix du haut-parleur me parvenait distinctement. Plusieurs courses se sont succédées devant nous. J’imitais le comportement des gens, au rythme du stade : quand les coureurs passaient devant nous, je me levais comme les autres, pour être dans le mood. Ca allait de soi. 

A 21 heures 35, les lumières du stade se sont soudain éteintes en même temps et les écrans lumineux que chacun portait à son poignet se sont allumés. Une féérie. Ca a fait  comme un tapis de lumière ou de champ d’étoiles dans le stade éteint. Impressionnant !

La grande mise en scène du 100 mètres venait de commencer. On avait le souffle coupé. Chaque athlète est entré comme une rock star : le présentateur criait un nom et un des sportifs pointait alors son dossard avec ses deux index, comme dans le rap ou dans la boxe. Puis, il volait sur la piste comme s’il voulait combattre. C’était un code pour impressionner ses adversaires. A 21H39, les coureurs se sont placés solennellement sur leurs lignes de départ respectives.

 Des frissons nous parcouraient : on savait que cette course était vue dans le monde entier, par des milliards de gens. On se sentait privilégié. Soudain, le coup de pistolet a retenti. Tout le monde criait. Un hurlement puissant de 70 000 personnes pendant dix secondes. A l’arrivée, pendant un court instant, on a retenu notre respiration : le vainqueur ne pouvait pas être désigné. Deux coureurs étaient arrivés ex aequo. Alors, un radar« photo finish » a finalement tranché : c’est Noah Lyles, l’Américain, qui l’avait  emporté.

J’avais vécu un moment mondial historique mais, par-dessus tout, je l’avais vécu avec David à mes côtés. Le spectacle nous avait rassemblés, on s’était un peu découvert à ce moment-là, dans la complicité du partage. Quand j’avais attrapé mon sandwich, il m’avait proposé son aide, que j’avais déclinée d’ailleurs par fierté. Je m’en étais bien sorti, tout seul. Juste avant le départ du 100 mètres, il m’avait lancé d’un grand sourire : « Kiffe ton moment ! ». Il était aussi heureux que moi. Il prenait des photos qu’il me montrait à chaque fois. On était un peu de la famille. J’ai senti en lui beaucoup de tendresse. J’espère, en écrivant ces lignes, me souvenir plus tard de ce moment de grâce, ça m’aidera à traverser les moments de solitude.

6 août 2024

            7h45, Tramway T3B, direction Parc des expositions de la Porte de Versailles, rebaptisé « Aréna Paris-Sud ». Mon cousin est arrivé spécialement hier de Chambéry. On se dirige ensemble vers le quart de finale de volley-ball féminine entre la Chine et la Turquie.

Jérémy est bien plus jeune que moi mais aucun problème, c’est comme si les Jeux Olympiques effaçaient notre différence d’âge. Il a dormi sur mon canapé-lit. Ca fait bien un an qu’on se découvre grâce au sport. Enfin ! j’ai trouvé quelqu’un de ma famille qui aime le sport !

Tramway T3B, jusqu’à l’arrêt Georges Brassens, 8H40, Parc des expositions, hall 1. On cherche nos places. Les voilà. très bien situées, un peu en hauteur, derrière les premiers gradins. Beaucoup de gens a608d17e-819d-41f9-9795-b8d6f56d55e4.jpeg
présents à une heure matinale. Le match oppose la Chine à la Turquie et, pour ne pas léser les téléspectateurs chinois en nombre conséquent, avec le décalage horaire, le match a lieu tôt le matin. Il est 15h en Chine.

Toutes les images des JO appartiennent au CIO qui les revend, via la société américaine OBS aux télévisions du monde entier. On peut imaginer les tractations commerciales intenses entre OBS et les chaines mondiales pour modifier la programmation des matchs.  Il y a beaucoup d’argent en jeu et finalement ce sont les Américains qui font de bonnes  affaires via OBS. Pour la transmission des images en Chine, le match a lieu très tôt pour vendre les images aux télé chinoises.

 Le match commence enfin. Les services sont puissants, les balles propulsées à une vitesse redoutable et les contres à deux mains forment des murs solides de chaque côté du filet. J’observe le terrain quadrillé par les deux équipes féminines avec attention. La meilleure joueuse est turque. Grandiose de vitesse, elle marque les points avec précision, après avoir contré. Le suspense est total. Je vois mon cousin de profil, il est crispé sur le jeu, comme si sa vie en dépendait. Habituellement, au volley il faut gagner trois sets. Dans ce match Chine-Turquie, il faudra un set décisif à deux sets partout. On est soufflé. C’est bien la Turquie qui mérite sa qualification en demi-finale. Mon cousin prend alors une photo de l’équipe chinoise.

L’une d’elle se morfond, la tête entre les mains. On dirait qu’elle pleure. C’est la souffrance des perdants, qu’on n’oublie pas. Je me sens touché, mais je me sens vraiment chanceux d’avoir vu ce match.

Mon cousin a encore du temps avant le départ de son train. Direction le Jardin des Tuileries pour admirer la flamme olympique. Mais on ne l’aperçoit que de très loin car les gens se pressent aux Tuileries. Jérémy prend une photo de moi devant la vasque. Le feu se reflète sur le ballon d’hélium. Un lot de consolation.

8 août 2024

             J’ai assisté à deux épreuves d’escalade sur le site du Bourget, dans le 93. J’y suis allé avec un cousin de New York, de passage à Paris.

L’épreuve d’escalade de vitesse m’a saisi. Il fallait grimper le plus vite possible. Le vainqueur a mis moins de 4,5 secondes pour escalader environ cinq mètres. Je me sentais entouré, avec mon cousin, c’est encore grâce à la passion du sport.

Fin d’après-midi, demi-finale de basket avec la ligne 14. Là-bas, j’ai retrouvé le Président de mon club de foot-fauteuil. Il est en fauteuil aussi, comme moi atteint d’une paralysie cérébrale qui a affecté ses membres inférieurs et supérieurs. Lui, il a de la chance car sa parole n’a pas été touchée et on le comprend bien mieux que moi. Deux hôtesses d’accueil nous ont dirigés alors vers l’entrée réservée aux personnes à mobilité réduite. Une fois encore, il a fallu attendre un ascenseur un temps interminable et ça gâchait un peu le plaisir, dans la file d’attente des fauteuils. Dans les gradins, on était à mi-hauteur, sur le côté gauche de la salle, avec une bonne vue d’ensemble du terrain.

La salle de Bercy est mythique. Enorme, c’est une des plus grandes du monde, avec des dispositifs techniques incroyables. Des rails transportent les éclairages en glissant au plafond où on a placé un cube central, formé de quatre écrans géants pour que chacun ait accès au spectacle, aux ralentis et aux scores du match. Ce plafond très élevé ouvre un volume gigantesque. L’ensemble de l’installation peut rivaliser sans honte avec les meilleures salles de basket américaines. La question du son, est essentielle dans ces grands lieux car, sans traitement acoustique, on se retrouverait vite avec la sensation d’être dans un hall de gare. A Bercy, malgré la présence de 17000 personnes, on n’est pas assommé par le bruit.

La rencontre a commencé. La demi-finale opposait la France à l’Allemagne et c’était chaud bouillant. La salle était comble, excitée et joyeuse. Le match était serré, la pression montait de plus en plus, comme les drapeaux français. Jules était aux anges comme moi. Il a voulu absolument une photo de nous deux pour immortaliser l’instant. Finalement, les Français ont remporté de match 73-69. Moment intense de victoire française en demi-finale.

 

10 août 2024

            Porte de Versailles, cérémonie protocolaire de la finale femmes d’haltérophilie. Je ne comprenais pas toutes les règles du jeu combinées aux catégories de poids mais ce qui m’a subjugué c’est la levée des drapeaux. Ils sont passés à quelque mètres de moi. C’est très protocolaire mais c’est ça les Jeux ! l’esprit olympique, tous les pays qui défendent leurs couleurs, dans la paix, le temps des jeux.

 Tout était carré, ordonné, militaire. L’armée française a été missionnée pour toutes les cérémonies de remise des médailles. Un bataillon de 400 hommes constitué pour la période olympique œuvre sur tous les sites de compétition. Les militaires viennent des trois corps de l’armée : marine, terre et air.

Après l’épreuve, les soldats ont apporté les trois drapeaux[1]  des médaillés. Ils avaient pour ordre de les hisser en vingt secondes chrono, au moment où retentissait l’hymne du vainqueur. J’ai entendu les hauts parleurs prononcer le « Levez-vous pour l’hymne, si vous le pouvez ». Moi, je peux me lever de mon fauteuil. Je commence par éteindre le joy stick pour ne pas risquer de toucher mon fauteuil en me levant, qu’il se mette à rouler et que je tombe. A l’aide des accoudoirs, je me hisse, juste à temps d’écouter l’hymne de célébration de la médaille d’or les Jeux Olympiques.

11 août 2024

            Encore quelques heures avant la clôture des Jeux mythiques de Paris 2024. J’ai eu le privilège de vivre cette expérience olympique dans ma propre ville, la joie d’assister à plus de dix épreuves.

C’est la somptueuse finale de basket féminin France-USA qui a fermé le Jeux. Je l’ai vécue à la fan zone des arènes de Lutèce. Comme c’était le dernier match des Jeux, je voulais absolument que la France gagne et j’ai choisi d’en profiter pleinement en allant dans ce lieu incroyable des arènes de Lutèce.

C’est l’endroit que j’ai préféré pendant ces Jeux car l’atmosphère m’a fait voyager.

Les arènes ont été construites au IIème siècle. L’amphithéâtre est fait sur le modèle antique. Une fan zone à cet endroit, c’est ingénieux, en  référence aux activités olympiques antiques. J’imagine les combats de gladiateurs sur la scène en terre battue, et sur les gradins, les spectateurs cruels, le pouce dirigé vers le bas.

Autour de moi, des CSP+ du cinquième arrondissement et des intellectuels soignés venus en famille, avec les poussettes et des sourires discrets. Ils font face à l’écran géant qui retransmet le match de basket France-USA. L’ambiance est « chill » au début mais au bout d’un moment ils deviennent  débridés et passionnés. A la fin de la rencontre, ça a viré au drame sportif : le score était de 64/67 et la dernière possession allait à l’équipe de France. La joueuse a alors shooté le ballon qui est arrivé au panier au moment où le gong a retenti. Le point a été accordé. Tout le monde pensait que le panier vallait trois points et que l’équipe de France avait décroché la prolongation. Mais, après visionnage de l’action, on a vu que le pied de la joueuse était posé sur la ligne des deux points. Tout ça s’est joué à quelques centimètres ! Dans l’arène, les gens étaient frustrés par la décision arbitrale. Le score final était de 66/67. Intensité de la dramaturgie sportive, tension et suspense total que seul le sport peut produire, je suis demeuré bouche-bée devant le visage en larmes de la joueuse française comme si j’étais elle, comme si j’étais dans sa peau. Je m’identifiais physiquement à son désespoir, ma poitrine se nouait et j’étais moi aussi complètement désespéré.

Je file au jardin du Luxembourg. J’étais dans ce jardin au début des jeux, face au miroir calme du grand bassin, et je suis là aujourd’hui, à quelques heures de la fin. Je ne veux pas que la fête soit finie à Paris car le public doit désirer une nouvelle séquence de sport, celles des Jeux paralympiques qui auront lieu du 28 août au 8 septembre prochain. Ce sont les premiers Paralympiques en France, et je ne suis pas certain que ce soit bien couvert par les médias. Les handicapés sont toujours invisibilisés dans ce monde. La peur de la différence explique la gêne : on voit les personnes à mobilité réduite comme des corps déformés, des corps en souffrance. Les personnes valides se retrouvent face à une réalité qu’ils ne veulent pas voir. La norme est écrasante, de même que le désir de conformité et tout ce qui lui échappe produit de l’effroi, voire du dégoût. Je me demande si les fans zones dans Paris seront désertes. Pourtant, les ventes des places ont bondi de 15000 unités.

12 août 2024

            Cérémonie de fermeture. Tony d’Estanguet a prononcé un discours d’hommage aux Jeux paralympiques à venir. Il leur donne la place à laquelle ils ont légitimement droit. Selon lui, la France n’en est qu’à la mi-temps de ses Jeux. Ainsi, pour marquer cette continuité, on a vu la passation du drapeau français des olympiens aux paralympiens, manière de souligner que Paris 2024 ne s’arrête pas le 11 août.

Cette volonté était là depuis le début de l’aventure, avec le pari du Comité d’organisation de former une seule équipe mêlant tous les sportifs pour créer de l’engouement chez le public pour des Paralympiques qui ont longtemps été boudés. Je crois que ce pari est en passe d’être tenu. J’ai vu à la sortie des fans zones hier soir que les gens attendaient avec impatience les Jeux Paralympiques. Et si la France donnait une image plus positive de l’inclusion, en dépit de toutes les discriminations qui divisent les sociétés ? je ne suis pas dupe : les paralympiques ne réussiront pas à changer radicalement la situation des personnes à mobilité réduite. Elles feront à peine bouger les lignes.


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