Avant le Seder
Depuis la mi-mars 2020, le confinement est décrété presque partout sur la planête. Au début, il ne devait durer que quinze jours mais, face à l’accélération de la propagation du nouveau coronavirus, les autorités françaises ont prolongé les interdictions.
La période de la fête de Pessah approchait. Ces circonstances inédites allaient donc m’amener à vivre ce moment de fête loin de ma famille et l’idée m’était très pénible car Pessah se célèbre avec les proches. C’est en famille que les Juifs se retrouvent autour de la table pour raconter la sortie d’Egypte, de génération en génération, chaque année, le 15 Nissan. On célèbre cette fête avec les nôtres afin de transmettre le récit de la fin de cet esclavage humain et se questionner sur ce que signifie spirituellement le fait de recouvrer la liberté. Cette libération qui s’est opérée par l’intervention divine est de nature sacrée et elle invite à se rapprocher de Dieu.
J’ai dû me résoudre à accepter la réalité de l’éloignement de mes proches pendant Pessah et j’ai entrepris de chercher au fond de moi la ressource de traverser ce moment seul. J’ai compris que cette mise à l’épreuve ne m’était pas réservée, et que, partout sur la Terre, beaucoup de Juifs sont isolés et contraints, comme moi, de célébrer Pessah sans leurs proches.
Depuis que le confinement a commencé, j’ai suivi plusieurs cours, via une plate-forme numérique, sur la fête de Pessah. Cela m’a permis d’approfondir ma compréhension de cette fête de manière plus fine, sans la limiter au simple fait de la sortie d’Egypte. En effet, Pessah c’est la naissance même du peuple juif. Cet événement s’est produit en vertu de la reconnaissance par les Hébreux du pouvoir d’Hachem. Les Juifs ont fui l’esclavage grâce à l’aide de Dieu. Ils ont quitté l’idolâtrie pour se souvenir de l’Alliance passée entre Dieu et Abraham. Ils ont cessé de servir le Pharaon pour suivre les volontés prescrites par Hachem.
Par ailleurs, j’ai étudié en ligne le déroulement de la première soirée de Pessah, appelée « le Seder » avec mon cousin germain. Ce terme porte le sens d’ordre. Cela signifie que la soirée du 15 Nissan doit respecter un agencement précis de gestes et de prières.
Tout d’abord, on compose un plateau de sept éléments que l’on dispose sur une table soigneusement dressée. Quatre d’entre eux sont prépondérants pour cette soirée : les trois matzoths, le maror, le Karpass et les quatre coupes de vin. On bénit chacun de ces quatre éléments avant de les manger, afin d’être quitte de la Mitsva de Pessah.
La matsa représente le pain qui n’a pas levé. Les Juifs se souviennent ainsi du fait qu’ils ont quitté l’Egypte dans la précipitation, sans avoir pu cuire leur pain. On consommera la matsa pendant sept jours en mémoire de nos ancêtres. Le maror est un mélange d’herbes amères qui remémore l’amertume des Hébreux sous le joug du Pharaon. Quant au karpass, il est la représentation du bitume qui servit à l’édification des pyramides par les Juifs soumis à l’esclavage. Enfin, les quatre coupes de vin doivent être servies au cours du Sedder. Elles symbolisent les quatre niveaux de délivrance divine.
Pendant ce repas, on raconte la sortie d’Egypte en lisant la Haggada et les convives présents autour de la table ont coutûme de poser des questions sur cette libération fondatrice de l’histoire des Juifs. Par exemple, on peut demander pourquoi la matsa est découpée en deux parties au début du repas, et pour quelle raison on en consomme. On peut aussi chercher le sens du sacrifice de l’agneau pascal ou encore s’interroger sur la fin de l’esclavage des Hébreux ou sur le renoncement à l’idolâtrie.
Chaque année, Pessah doit être vécu comme un renouveau, comme un moment de remise en question pour chacun et de réflexion sur son propre chemin spirituel.
Ce que je découvre en envisageant ce Pessah d’un caractère exeptionnel, pendant ce confinement, c’est la possibilité d’une célébration solitaire de cette fête qui m’invite à réfléchir, seul face à moi-même. Je redoute d’échouer à vivre un tel moment et de ne pas être à la hauteur de l’enjeu, d’oublier des éléments du déroulement du Sedder et j’appréhende la tristesse due à l’isolement.
Hier, j’ai lu le texte d’une amie sur ce Pessah singulier et je l’ai félicitée pour l’aide qu’elle apporte à tous ceux qui vont traverser Pessah seuls, confrontés à eux-mêmes sans pouvoir interagir et débattre des sujets auxquels cette fête invite chacun à réfléchir. Mais, grâce à tous les textes que j’ai lus avec mon cousin, je me sens moins accablé par mon sort et moins anxieux. Du reste, j’ai appris récemment que la Torah compare la tristesse des hommes à de l’idolâtrie, c’est-à-dire au fait de croire à autre chose qu’en Dieu. Pour moi, le combat contre la noirceur est difficile et j’ai de la peine à faire abstraction de mes émotions et à trouver la voie de gratitude et de joie proposée par la Torah. Mon défi est de ne pas sombrer à la pensée que je suis frappé par un malheur, celui d’être handicapé moteur, en fauteuil. Mon désir est de rester heureux et conscient que l’existence est une chance. En effet, je dispose de mes facultés intellectuelles et elles me permettent d’appréhender le monde, notamment dans sa dimension spirituelle, par la Torah. Ce cheminement vers la gratitude s’est effectué grâce à plusieurs rencontres que j’ai faites ces six dernières années.
Raphaël est un ami, c’est un érudit. Il m’a indiqué que même en étant seul le soir du Sedder, on doit s’interroger sur soi. Je conçois cette fête comme une occasion de me libérer de toute forme d’entrave matérielle à ma liberté pour poursuivre ma croissance spirituelle.
Le Seder
Le mercredi 8 avril, j’ai entrepris les préparatifs du Seder. Je me sentais étonnament serein, sans doute parce que j’avais tout prévu avec l’aide de mon cousin. Avec une amie, j’avais également éclairci les points qui me préoccupaient au sujet de ce repas. Ces deux rendez-vous m’avait aidé à appréhender la solitude du dîner à venir. Tous ces efforts m’avaient apporté des connaissances et des ressources qui ont rendu cette soirée riche en émotions et en réflexions.
Dans la journée, je me suis connecté sur Zoom pour un moment familial avec mon père, ma soeur, ma tante et mon oncle de New York. Malgré le bonheur de les voir et de partager avec eux mes préparatifs, je ressentais un léger décallage dans nos façons respectives de vivre Pessah. Je pense que c’est cette différenciation qui m’a finalement libéré du sentiment pesant de solitude qui m’attendait et qui m’a permis de vivre le Seder comme je le souhaitais personnellement, c’est-à-dire de la façon que j’avais étudiée depuis deux semaines. J’étais bien avec moi-même et je pouvais décider exactement de ce qui me convenait pour la soirée.
J’ai dressé avec soin le couvert pour le repas. L’idée m’est alors venue, dans un esprit de partage, de communiquer ma joie sur ma page Facebook. J’ai alors posté une photo de moi, debout à côté de ma splendide table de Sedder, juste avant le début de la fête.
Celle-ci a débuté par la prière de Minha, dans l’après-midi, Je l’ai lue dans le Sidour.
Puis, vers vingt heures, j’ai pris le livre dédié à la fête de Pessar pour la prière du soir, Je me sentais étrangement épanoui en dépit du confinement.
Je vivais mon Seder en récitant les prières de la Hagada en hébreu et en restant concentré malgrè un mal de dos constant. Je me souvenais des enseignements reçus et de l’état d’esprit dans lequel on doit traverser Pessah. Je ne nourrissais donc aucune mauvaise pensée. L’absence de convives autour de ma table n’a pas permis le questionnement habituel sur l’exode mais, malgrè cela, j’étais rempli de gratitude car je pouvais me raconter la sortie d’Egypte en récitant les prières consacrées. J’étais pleinement conscient de ce que je faisais et je dirigeais mon office en toute autonomie.
Je repensais aux paroles d’une amie : « Que ce Seder soit le ciment de nos prochaines tables familiales». Je peux affirmer maintenant que cette soirée a été fondatrice pour moi et qu’elle a renforcé ma foi. C’est ce soir-là que j’ai décidé que l’étude de la Torah devrait prendre une place prépondérante dans mon existence, si Dieu m’y aide et si mon corps en a la force. Ce Seder s’inscrit dans un cheminement spirituel commencé il y a quatre ans, quand j’ai trouvé une synagogue accessible aux personnes à mobilité réduite, au métro Olympiades, à Paris. Je m’en souviens encore avec émotion : c’était le dernier jour de Pessah 2016, et pour la première fois j’avais dépassé ma peur du rejet. J’étais entré dans cet endroit de prières, en fauteuil, seul et sans appui. Des membres de l’assemblée m’avaient aidé à revêtir mon habit de prières, le talit. Ils m’avaient rassuré.
Finalement, je me suis couché après le Séder, vers minuit. J’avais traversé la soirée sans tristesse et j’étais pleinement satisfait. La pensée de mes années à Bordeaux est revenue avec ses grimaces, les trahisons d’amis et la déception amoureuse que j’avais subies. Mais ces pensées avaient perdu toute emprise sur moi et j’ai réalisé leur insignifiance en comparaison des relations familiales et amicales que j’ai développées ces dernières années.
Le lendemain matin, j’ai commencé à réciter les prières de Pessah telles qu’on les chante à la Synagogue les jours de fête et lors du Chabat. C’est mon état d’esprit qui m’a permis de recréer l’atmosphère de la synagogue. Je portais une chemise blanche et je me sentais transporté dans une ambiance de fête et de communion avec les autres Juifs du monde. Pendant mes prières, je savais qu’ils priaient comme moi, seuls, ailleurs sur la Terre. La prière était devenue essentielle.
Le vendredi, et le samedi suivants, je me suis levé tôt pour faire de même. Mais, tout au long de mes prières j’étais préoccupé par la pensée de mal faire, d’oublier une louange ou une mitva par exemple.
Je sais qu’il me reste un long chemin à parcourir pour parfaire mon cheminement spirituel. Qu’Hachem vous garde en bonne santé !
Ecrit le 19 avril 2020
Pour Hegel, la conscience malheureuse est un état indépassable de l’être humain. Le néant ne connaît pas les sources de son dépassement.
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