Tristesse idolâtre

           

Le 15 Nissan, l’expérience du Séder en solitaire m’a beaucoup enrichi. La veille, j’ai effectué mes préparatifs avec soin, j’ai préparé ma maison comme s’il s’agissait de recevoir des convives. J’allais vivre cette fête dans l’isolement du confinement et cela lui donnait une tonalité particulière. J’étais partagé entre la joie et la mélancolie : joie à la pensée que mes ressources personnelles me permettraient de vivre Pessah seul, comme je l’entendais, mais aussi mélancolie parce que la solitude était pesante, malgré tout. Mes proches étaient absents et je redoutais la sensation du vide. Mais c’est plutôt la satisfaction qui finalement a dominé la soirée, parce que j’ai pu rester ancré dans mes traditions.

Le confinement a renforcé ma foi.  

Comme je l’ai écrit dans un texte précédent, le Séder nous invite à l’introspection et mes émotions contradictoires, d’affliction et de joie mêlées ont nourri une réflexion de nature spirituelle que je poursuis encore aujourd’hui.

Au début du confinement, vers la mi-mars, alors que j’errais sur les réseaux sociaux, j’ai lu un texte qui comparait la tristesse à l’idolâtrie. Ce texte faisait écho aux angoisses exprimées par de nombreuses personnes sur les réseaux. Il rappelait que le Juif doit demeurer dans la joie afin que sa vie soit guidée par la foi. A ce propos, la Torah indique que le goût pour la tristesse relève d’un comportement idolâtre. Cette question de l’idolâtrie était très sensible au moment de Pessah, qui rappelle que Dieu a demandé aux Hébreux de quitter l’Egypte et son monde idolâtre pour croire uniquement en Lui. En quoi, me demandais-je, la tristesse des hommes peut apparaître comme de l’idolâtrie pour Dieu ?

            Depuis le 17 mars, la France est en état d’urgence sanitaire. L’épreuve du confinement a accentué les effets de l’isolement social causé par le handicap car je n’avais plus la possibilité de m’évader hors de chez moi.

Il me restait le souvenir de mes promenades en fauteuil.

Je me visualisais, roulant sur les trottoirs de Paris et imaginant qu’une femme m’accompagnait. Elle marchait auprès de mon fauteuil. Il arrivait aussi que mon imagination invente la cérémonie de mon mariage. Il y avait beaucoup de monde, des amis, des proches qui avaient écrit un discours pour les mariés. J’étais heureux, je me représentais la scène, montant sur l’estrade et lisant un texte de remerciements adressés à l’assemblée.

Dans ces échappées du monde, je n’étais plus handicapé. C’était bien moi, Meïr, mais je n’avais pas le même corps, ce corps abimé.

Mais, à la fin de chacune de mes promenades, je rentrais désespérément seul chez moi. Toutes mes pensées n’avaient été que mensonges.

Je m’interroge sur cet effacement de mon handicap par le rêve : inconsciemment, je concevais une image dégradante de moi-même, incompatible avec mes projets de vie. Cette idée m’accablait. Je n’étais pas dans la norme sociale. Le fait de ne pas être marié et de ne pas avoir d’enfants, à 32 ans, me rendait malheureux. Mais, est-ce que je devais renier ma réalité pour autant ? Etait-il préférable de nourrir des illusions dans ma situation ? La sanction du rêve était brutale car quand je découvrais que mes représentations étaient vaines, je sombrais plus profondément dans le désespoir.

            Pendant la période de Pessah, alors que je mettais une grande application à suivre les rites, cette tristesse était devenue incompatible avec ce que je faisais. Elle était devenue inconcevable pour quelqu’un qui se voudrait de plus en plus spirituel. Le texte que j’avais lu à la mi-mars me revenait sans cesse et m’indiquait l’attitude à adopter en général, y compris  dans une situation difficile comme celle du confinement. Il rappelait que, dans la Torah, la tristesse était comparée à de l’idolâtrie. Cette comparaison m’avait tout d’abord paru obscure. J’avais besoin de l’examiner pour mieux appréhender son sens. Il me revenait que dans le judaïsme, la joie est un impératif, une obligation primordiale dans la vie de chaque Juif. Dans l’Ecriture, cette joie contribue au développement de la Emouna, c’est-à-dire de la croyance en Dieu. Chacun est invité à la cultiver tout au long de son existence pour parvenir à l’acceptation de tout ce qui se présente à nous. L’absence de joie, pour un Juif, revient à refuser la place que Dieu lui a donnée dans ce monde. Ce refus de la réalité nous détourne de la Torah et nous éloigne de l’état d’Emouna.

 Ainsi, quand je pense à ces promenades qui me permettaient de fuir mon handicap et qui, en retour, me rendaient la réalité plus pénible, je réalise qu’à ces moments-là je n’étais pas ancré dans ma foi. En rêvant, je me détournais de l’état d’Emouna pour chérir des idôles, adorer des représentations du corps loin de ma propre réalité physique. Mon état de détresse me rendait prisonnier de mon enveloppe matérielle et de la perception négative de mon handicap. Je me comparais à ceux qui vivaient dans des corps sans blessure, sans brisure.

En me comparant, je vénérais des images, je m’éloignais bien de la foi en Dieu et j’étais triste.

            J’ai beaucoup appris pendant Pessah et les jours qui ont suivi ont été également riches d’enseignement. L’état d’Emouna parfaite semble difficile à atteindre et une fois atteint, il s’agit encore de trouver la ressource en nous pour maintenir un état de joie intérieure et de spiritualité.

Ecrit le 12 mai 2020

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